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“Le règne végétal est plus vieux que l'être humain”

Invitée surprise lors du confinement dans les villes, la NATURE. On n'a jamais autant aimé les brins d'herbe entre les pavés, les pissenlits au pied de chez soi et les renards dans les parcs. Une nature profondément résiliente, qu'il ne faut pas chercher à contraindre ou à dominer, estiment Ambroise Jeanvoine et Johan Picorit. Les deux paysagistes, auteurs de l'installation paysagère NEBULA dans le jardin des Dominicains, s'autoproclament " vandales écologiques " . Leur démarche de bon sens plaide pour laisser tout son temps à la nature, aux antipodes de la recherche trop fréquente d'un bénéfice immédiat.

Il a fallu une crise sanitaire pour s'émerveiller des fleurettes qui ont poussé spontanément en ville. Au-delà des gestes marketing de greenwashing, peut-on vraiment rendre sa place à la nature en ville ?
On peut le faire et c'est souhaitable pour faire face notamment aux îlots de chaleur urbains, liés aux matériaux utilisés, notamment pour les sols. Ceux-ci captent la chaleur en journée et la restituent la nuit. Dès qu'on a une surface sombre et imperméable, on cumule les effets négatifs. Alors que si on plante un arbre, il pompe l'eau du sol et transpire par ses feuilles, créant sa micro-pluie et rafraîchissant l'air. Pour avoir une végétation intelligente en ville, il faudrait de gros arbres avec tout l'écosystème qui l'entoure : arbustes et graminées. On tente d'en mettre un maximum où on peut, mais il existe de fortes contraintes en ville : le niveau de terre en sous-sol, les gaines de fluides, les transports, la réglementation. On nous interdit aussi telles essences d'arbres qui donnent des fruits (ça tombe), qui sont allergènes, qui ont certain type de feuilles (elles font glisser les piétons)... Mais les idées évolueront par petites touches. Aux plus jeunes des paysagistes d'insuffler leur vision.

En laissant la nature tranquille, on est toujours remercié, dites-vous...
C'est en la chatouillant qu'on en arrive à des situations comme celle, récente, du Coronavirus (Covid 19, ndlr). En tant que paysagistes, nous sommes là pour donner un coup de pouce à la nature et la laisser faire. On va l'aider à s'installer et à prendre sa place: c'est tout. Sans utiliser de poduits phytosanitaires qui affaiblissent le végétal. Le but est de renforcer l'écosystème dans toutes ses strates. Nous travaillons avec les dynamiques naturelles pour permettre une résilience de la nature, en donnant toutes les conditions au végétal de s'adapter, comme nous l'avons fait aux Dominicains. Le jardin va migrer, un équilibre se mettra en place. L'Homme a trop souvent tendance à vouloir être maître de tout, alors que si on la laisse faire, la nature va très bien se débrouiller seule. On peut planter avec la meilleure volonté, mais si toutes les conditions ne sont pas réunies, les plantes ne se développeront pas. D'autres prendront leur place. Le règne végétal est plus vieux que l'être humain, il a une intelligence plus grande.

Est-ce un pied de nez aux jardins à la française ?
Et même aux jardins à l'anglaise, qui ne sont pas du tout naturels, totalement façonnés par la main de l'Homme! Ce serait d'ailleurs une expérience intéressante à faire que de laisser un jardin à la française ou à l'anglaise se développer de lui-même. On peut obtenir une forêt sur un champ non entretenu en 30 ans, alors un jardin... En effet, dès que l'Homme abandonne ses pratiques agricoles, on voit les sapins avancer sur les champs. En ville, la nature a explosé en trois mois dans des squares où des espèces fauchées tous les ans sont réapparues. Mais pourquoi faut-il faucher ? Pour que ce soit propre pour les enfants ? On a trop tendance à aseptiser les groupes scolaires. Mais des tests sont actuellement menés en France pour rapprocher les écoliers de la nature, dans le cadre du Plan biodiversité de l'Education nationale.

La bétonisation de l'espace urbain est-elle réversible ?
On pourrait faire creuser une tranchée dans son trottoir pour planter des fleurs ? Il existe aujourd'hui d'immenses zones bétonées qu'on détruit et concasse. Après un apport en bactéries pour dégrader cette matière, peu à peu, une végétation spontanée apparaît : d'abord de petites mousses, puis des graminées, puis des arbustes et des arbres. C'est un exemple de résilience de la nature : il suffit d'avoir suffisamment de perméabilité et de porosité. A Montreuil, en proche banlieue parisienne, comme dans d'autres villes, chaque habitant peut faire une demande à la mairie de permis de végétaliser. On fait creuser une tranchée sur son trottoir pour y installer des plantes ou un potager. Et suite à la réfection du vieux Lille, la Ville a aménagé des jardinières au pied des immeubles pour y planter des fleurs ou des arbustes. Mais la nature en ville ne doit pas exister que dans les interstices : chacun peut aussi planter en pots, car sans la flore, pas de faune. Si chacun s'y met, on recrée un écosystème, même si c'est juste sur un petit rebord de fenêtre. Ça va créer des corridors écologiques utiles, car en ville, les chemins naturels ont été morcelés. Si on réussit à refaire des connexions, ce sera un bénéfice.

Planter oui, mais selon vous, il faut apprendre la patience, une vertu peu en vogue aujourd'hui...
Si on plante des arbres dans l'espace public, on profitera de leurs nombreux bienfaits: par la captation de CO2 et le rejet d'oxygène dans l'atmosphère, les arbres nettoient et rafraîchissent l'air ; ils protègent contre les rayons solaires. Et si on plantait des arbres fruitiers, on aurait des fruits et on pourrait se nourrir dans l'espace public. Mais on s'interdit le droit de disposer gratuitement de fruits et de légumes : à nous de faire cheminer la mentalité à l'inverse. En ville, un arbre ne peut pas vivre très longtemps car il est une sorte d'énorme bonzaï, très contraint. Quand il faut le remplacer, les villes ont tendance à choisir des essences de pays méditerranéens qui supportent les canicules. Et elles plantent des arbres déjà assez gros, dont les racines ont été fragilisées par plusieurs transplantations. Alors que si on laissait l'espace nu, la nature s'y développerait spontanément en prenant son temps pour s'adapter aux conditions et les arbres seraient plus vigoureux. Mais on ne procède pas ainsi car ça prendrait plus de temps, or on recherche toujours un effet immédiat.

Remettre du végétal dans la ville : un rêve réalisable, une poésie vivante?
Avec les végétaux, on arrive à transmettre des sensations, des sons, des odeurs et des mouvements, quand les végétaux dansent au vent. Il y a tant à explorer, comme on peut le découvrir dans L'éloge des vagabondes. L'auteur, Gilles Clément, s'émerveille du déplacement des plantes grâce à leurs graines qu s'envolent et sont déplacées par les oiseaux ou les humains. Par exemple, on a découvert des ancolies dans le jardin des Dominicains, or elles n'y ont jamais été plantées. Le jardin va donc évoluer : NEBULA prendra vraiment corps l'an prochain. Nous, quand on a trop de graines, on les met dans nos poches, on sort se promener en ville et on les jette au vent. Nous faisons du vandalisme écologique ! Ce qu'on souhaite, c'est que les gens récupèrent des graines et qu'ils les replantent chez eux. Le végétal se prête si bien aux partages: par exemple de coups de main, de recettes… Il permet de retisser du lien.

Propos receuillis par Anne Vouaux

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Et si la nature reprenait ses droits…