CABARET AU SORGENFREI

Un cabaret au couvent

« Au Sorgenfrei » : Un cabaret du XXIe siècle, dans l'esprit berlinois, s'installe au Couvent. Boule à facettes, moquette et tentures rouges, scène intégrée : l'ancien Réfectoire d'été est métamorphosé en espace à la fois intime et explosif. Son nom ? Le « Sorgenfrei », ou dans sa traduction française, le « Sans-souci ». C'est un lieu de création libre, affranchi de tous codes sociaux et esthétiques, qui repousse les limites du confort intellectuel pour ouvrir à l'étonnement, aux frissons, le tout dans la bonne humeur. Il invite le spectateur à s'immerger dans un univers décomplexé et parfois sulfureux au plus fort de l'hiver.

Tous borderline ? Transgression et satire, mais toujours dans la recherche du plaisir et du rire : l’esprit des cabarets berlinois du début du XXe siècle flirte avec la quête d'étrangeté et d'excentricité. Et si on cherchait tous la jouissance de la limite ? Dans la nuit de l’ennui, brillent des yeux. Ceux du Chat noir, le premier cabaret ouvert à Paris en 1881, minuscule et intime, où l’on venait partager un verre et assister à des tours de chants qui ne prenaient pas de pincettes avec la bienséance. Lieu de mixité sociale aux antipodes des codes des grands théâtres parisiens, le cabaret est un laboratoire au plus près du public : l’artiste joue la carte de la séduction spontanée. On s’y presse pour échapper aux normes sociales, pour s’enivrer de poèmes marqués au fer de la satire politique, pour goûter un espace de liberté de penser. Le succès est énorme et le concept se développe outre-Rhin, timidement, où le premier cabaret ouvre en 1901 à Berlin. On parle de Kleinkunstbühne, « des scènes du petit art », comme si on osait assumer une dimension parallèle à celle du « grand » art bourgeois. Mais la censure politique du Deuxième Reich est sévère et il faut attendre l’avènement de la République de Weimar, en 1918, pour que se libère la société : les cabarets alors explosent, on en compte jusqu’à 200 à Berlin. Préjugés raillés, hypocrisie sociale dénoncée, travestissements affichés : le cabaret est refuge et exutoire pour une société plurielle. Introduit à Berlin vers 1920, le music-hall connaît un triomphe. « C’était l’âge d’or des homosexuels, des astrologues, des somnambules », observe un nazi. De fait, dans cette ambiance généralisée d’ouverture d’esprit, le premier institut de sexologie ouvre en 1919. Très sollicité, son directeur, Magnus Hirschfeld, y analyse la diversité de la société allemande en termes d’identité sexuelle. En 1930, il collabore même avec la police de Berlin pour créer un « laissez-passer de travesti » pour les personnes désirant porter des vêtements d’un autre genre que le leur, afin d’éviter qu'elles ne soient systématiquement arrêtées ou soupçonnées de prostitution. Esprit révolutionnaire, reflet d’une société en transformation, que traduit bien le cabaret où l’on recherche l’étrange, l’inattendu, l’excentricité. On vient y titiller la jouissance de la limite, oser l’expression de son individualité contre la pensée unique. On cherche à s’y dresser contre « le règne universel du normatif » cher au philosophe Michel Foucault. Travestissements et satire sociale sont à l’affiche du Sorgenfrei, le cabaret des Dominicains : retrouvons-y notre part d’ombre. A moins qu’il ne s’agisse au contraire de cet éclat qui illumine notre singularité. Anne Vouaux