Medium#4


Le passionnant fardeau des affranchis

Créer hors des cases: regards d’artistes engagés, Mathilde Parmentier et Romain Muller

A la fin du XIXe siècle, une colonie d’artistes autrichiens faisait “sécession” en créant un mouvement artistique défiant l’ordre établi : cette remise en question de l’art académique avait pour objectif de s’affranchir des codes pour en inventer de nouveaux, plus libres. Au XXIe siècle, alors que les Dominicains cultivent l’accueil d’artistes hors-pistes, où en sommes-nous ?

Temps de lecture : 3 mn

« On ne sait pas où vous ranger... », lançait à la fin du XXe siècle l'un des vendeurs d'une enseigne nationale de disques à un musicien alsacien. Il est vrai que cet artiste indépendant mêle musique expérimentale, accordéon contemporain et chants improvisés. L'histoire n'a pourtant rien d'anecdotique car au XXIe siècle, rien, ou presque, n'a changé. «Chez les disquaires, les albums de Mood ne sont jamais présentés au même endroit : en jazz, en musiques du monde, en chanson française... », témoigne Mathilde Parmentier, agent de la chanteuse-performeuse française Mood, qui s'est produite aux Dominicains en septembre. Au-delà du simple bac à disques, cela révèle toute la difficulté pour les artistes qui ne rentrent pas dans des cases « connues » de faire reconnaître et accepter la transdisciplinarité de leur travail, impossible à classer dans un genre prédéfini.

« Leur souhait n'est pas d'être étiquetable »

A la tête de la société de développement d'artistes Le Pied baladeur, qu'elle a fondée en 2018 à Strasbourg, Mathilde Parmentier assume avoir choisi sciemment de travailler avec des artistes « qui ne sont pas étiquetables, et dont le souhait n'est pas forcément de l'être». Le groupe alsacien Runny Noise (qui était programmé aux Dominicains en novembre) est l'un de ces « inclassables ». Inspiré autant par les musiques traditionnelles, le hip hop et le baroque que par la musique contemporaine, le groupe qualifie son travail de « musique concrète du monde ». Une dénomination spécifique et pertinente, puisqu'il s'agit de mix et de samples de sons collectés dans le monde entier au gré de voyages... Fervents défenseurs du « hors case », l'une dit avoir besoin « d'être vierge d'a priori pour faire des découvertes», quand Romain Muller, l'un des deux compositeurs de Runny Noise, confirme que c'est quand il ne maîtrise pas les codes qu’il se laisse surprendre par un spectacle. Il caresse en ce sens les aspirations du directeur de la programmation, Philippe Dolfus, qui, en termes plus percutants, a lancé récemment: “Quand c’est raté, j’adore!”

« Donner des clefs au public, l'emmener loin »

Ces choix sont assumés malgré les difficultés qu'ils génèrent. «La question du cadre, du genre artistique, se pose surtout pour les spectacles mêlant les disciplines : musiques actuelles, vidéo, théâtre, danse... Il est alors plus difficile de trouver des salles pour les programmer», observe Mathilde Parmentier. Difficulté aussi que celle de la définition du concept artistique : Runny Noise avoue même avoir été confronté à un booker qui n'avait rien compris et lui proposait de remanier son projet à 180°. «Dans ces cas-là, il ne faut surtout pas flancher », en rit Romain Muller, dont le projet repose sur le mixage du son et une approche immersive, loin des genres bien établis. «Ce n'est pas évident de faire tomber les barrières entre les styles. C'est parfois compliqué pour les programmateurs, et ça peut l'être également pour le public. Mais si les programmateurs peuvent prendre des risques, comme c'est le cas aux Dominicains, il y a alors la possibilité de donner des clefs au public, de l'emmener loin.» D'ailleurs, Les Dominicains soutiennent cette démarche en finançant une partie du voyage de Runny Noise prévu en Egypte puis en Arménie à la rencontre de musiciens locaux.

« Il faut être multi-cases ! »

Les cases, Runny Noise s'en affranchit sans trop de difficultés, «mais avec la même énergie, on aurait sans doute plus de succès en faisant quelque chose de plus admis !». Mathilde Parmentier s'en accommode aussi en multipliant les étiquettes pour qualifier les artistes qu'elle défend : rock, électro, expérimental, pop... Pure démarche de communication, reconnaît celle qui a étiqueté le dernier album de Mood «chanson onirique». «Mais l'étiquette sera renouvelée à chacun de ses projets. C'est très réjouissant : cela prouve que l'artiste explore de nouvelles directions. C'est en s'affranchissant de tous les cadres qu'on laisse toute sa place au propos artistique. Il faut donc être multi-cases !» Au risque de laisser certains disquaires continuer à s'arracher les cheveux...

Anne Vouaux

En savoir plus sur eux
Mathilde Parmentier: « Souvent, on me demande : qu'est-ce que c'est, comme style ? Je n'aime pas répondre, car le style, c'est ce que chaque spectateur prend quand il assiste à un spectacle ».
Le groupe Runny Noise est composé de Romain Muller, JB Juszczak, Phillip Klawitter, Adeline Dillenseger.

Pour aller plus loin

Anne Reynaud : « Le spectacle vivant a calqué son fonctionnement sur celui d’un système de consommation »
Texte paru en version intégrale dans Territoires d’éveil – juin 2020