#medium3


« Acousmonium : seule la recherche d’inouï est compatible avec notre idée »

Rencontre avec François Bonnet, le directeur de l'INA grm

Comment une invention technique française ayant bouleversé l'histoire de la musique mondiale il y a 45 ans peut-elle être d'une actualité intacte encore aujourd'hui ? La démonstration est à vivre aux Dominicains, le 19 septembre, à l’occasion des Journées du Patrimoine, et le 20 septembre, lors d'un concert Musica sur le modèle d'origine. La philosophie et le concept de cet orchestre de hauts-parleurs absolument révolutionnaire pour la diffusion de la musique sont dévoilés par le directeur de l’INA grm. Cette structure de recherches musicales a vu naître l'Acousmonium GRM en 1974.

Encore largement méconnu, l'Acousmonium inventé en 1974 par le Français François Bayle au GRM (Groupe de recherches musicales) permet de restituer les musiques acousmatiques en public. Pas si simple à comprendre, puisque selon vous, François Bonnet, il s'agit d'une « démarche à l'envers »...
« Habituellement, quand on fait de la musique, on part d'une idée et on aboutit à une réalisation. Alors que la musique acousmatique, restituée par l'Acousmonium, part du concret (tous les sons possibles, existants dans la nature ou fabriqués par des musiciens) et les associe sur des supports grâce à la technique du studio. Le compositeur crée de la musique qui existe en tant que telle ! Le principe de cette musique, dite concrète, a été inventé par Pierre Schaeffer dans les années 1950. Mais se pose alors la question : comment la faire écouter à un public en concert ? Comme il n'y a plus d'instrumentistes, on peut alors utiliser toute la salle pour y mettre des haut-parleurs ! Dans les années 1950, il n'y en avait que quatre.

Quel est encore l'intérêt, 46 ans plus tard, de cet « orchestre de projecteurs de sons », que François Bayle dit avoir créé sur le modèle d'un orchestre « à la Haydn » ?
Son idée est d'avoir des haut-parleurs répartis dans l'espace – jusqu'à 100 - comme le seraient des interprètes réunis en orchestre : couple de projecteurs solistes, ensemble compact de projecteurs contre-basse, chaîne de suraigus, trois étages médians... Se trouve également une console de diffusion où le compositeur – ou son interprète- fait la balance sonore des haut-parleurs pour jouer avec le jeu des timbres de chacun d'eux. C'est le paradigme historique de l'Acousmonium. Son intérêt est une question de philosophie de son usage : tout est dans la façon peu orthodoxe dont on utilise le haut-parleur. Avec le temps, l'Acousmonium a évolué avec des compositions multipistes, puis avec les ordinateurs. Et de dispositif frontal initialement, il est devenu immersif.

François Bayle parle de l'Acousmonium comme de « l'agrandissement d'une œuvre ». À l'image d'un système surround ?
Au contraire. Avec des haut-parleurs identiques, le système surround est homogène : il crée une image fantôme de la spatialisation. Alors que l'Acousmonium travaille toujours avec des haut-parleurs de timbres et de qualités différents: cela permet d'accentuer le geste musical. Les projecteurs de sons sont des sources réelles de la musique : cela donne une toute autre prégnance dans l'espace. Et plus il y a de haut-parleurs, plus c'est vrai. C'est tout l'intérêt de l'Acousmonium, encore aujourd'hui : il montre une voie alternative à une simulation de l'espace, car les haut-parleurs sont utilisés comme source sonore. Il permet un rapport plus incarné au son.

Selon François Bayle, le seul outil défaillant de l'Acousmonium serait la console, et tant qu'il y en aura encore une, il estime qu'on sera dans une « situation bâtarde » où le spectateur se demande à quoi ou à qui elle sert.
Fondamentalement, il a raison. Mais s'il n'y a plus de console, il n'y aura plus personne pour incarner cette musique : on perd un aspect du rituel. Le public n'est peut-être pas prêt à faire abstraction d'une personne sur scène qu'il considère comme un guide d'ondes et qui recentre ses énergies d'attention. Sans réfuter l'idéal de François Bayle, il est important d'avoir encore une console. Car, en plus de l'implantation toujours différente de l'Acousmonium et de l'acoustique propre à chaque lieu, la sensibilité de la personne qui diffuse la musique contribue à faire d'un concert une expérience unique qui ne se reproduit jamais.

L'Acousmonium présenté aux Dominicains est celui d'origine. Un parmi d'autres ?
Il existe plusieurs acousmoniums car on n'a pas déposé de brevet. Celui qui est présenté aux Dominicains est le modèle d'origine, dont les haut-parleurs ont de meilleures performances que les anciens. Il va encore évoluer grâce à des techniques qui assureront de meilleurs rendements. Des pistes alternatives de haut-parleurs à ultrasons sont encore à explorer, des travaux sur leur lutherie sont à mener, et la question du travail sans fil doit être creusée.

L'Acousmonium est-il encore aujourd'hui révolutionnaire ?
Il reste encore une grande spécificité à développer : toutes les musiques électroniques sont actuellement présentées sur un dispositif de rock. Il reste donc tout un travail de défrichage de l'Acousmonium pour ouvrir des perspectives aux musiciens électroniques. Mais il faut le temps que ça touche d'autres générations, d'autres pays.

Des musiciens électroniques actuels, tels Matmos, ou Arnaud Rebotini et Christian Zanési, ont travaillé sur l'Acousmonium. Est-ce une ouverture ?
Il est envisageable de travailler avec des musiciens. Mais il ne l'est pas d'être à leur seule disposition sonore. L'INA grm est un centre de recherches, aussi le projet musical doit-il tirer partie de l'Acousmonium : ce n'est pas un gadget. On préfère inspirer les créateurs que fournir des sons. Les musiques créées le sont sur support, sans musicien sur scène, pour une écoute attentive de la matérialité du son : c'est de la musique expérimentale, concrète, acousmatique. Nous ne sommes pas contre une ouverture aux musiciens, mais seule la recherche d'inouï est compatible avec notre idée. »

Propos recueillis par Anne Vouaux
Aller plus loin Écouter L'Expérimentale, l'émission de l'INA grm chaque dimanche soir sur France musique.

______________

L'INA grm, berceau des musiques concrètes Pionnier des musiques concrètes, électroacoustiques, acousmatiques, le GRM (Groupe de recherches musicales) est depuis 1958 un laboratoire d’expérimentation sonore unique au monde, fondé par le gouvernement français à l'initiative de Pierre Schaeffer, compositeur français qui invente la musique concrète dès 1948. Le GRM a été rattaché à l'Ina (Institut national de l'audiovisuel) en 1975. Quatre pôles d'activité y occupent une douzaine de personnes : production musicale (commandes et concerts), recherche (en musicologie et en logiciels sonores), diffusion (édition de CD, vinyles, livres), pédagogie.
______________


Quelques compositeurs pour l'Acousmonium : Les plus anciens : Pierre Schaeffer, François Bayle, Bernard Parmegiani, Luc Ferrari, Beatriz Ferreyra. Plus récents, des créateurs comme Régis Renouard-Larivière, Christine Groult, Christian Zanési, Daniel Teruggi. Des artistes plus jeunes ont travaillé récemment avec l’Acousmonium : Kali Malone, Lasse Marhaug, Annabelle Playe, Matmos, PITA, Lucy Railton, Rashad Becker...

______________