Baroque 3D


Lux in Tenebris 3D

Ensemble Agamemnon

Les Cantates de la Peste / Lux in tenebris 3D est la cristallisation d'une collaboration entre Bekir Aysan, créateur 3D, et François Cardey, directeur artistique de l'ensemble Agamemnon.

Né de l'envie de faire revivre un répertoire méconnu en France, le concert des Cantates de la Peste a dès le début été pensé d'une manière visuelle. La création 3D semblait alors un moyen idéal de lier musique allemande et tableaux surréalistes. Les choix picturaux vont donc au-delà de la volonté historisante de la musique, ajoutant une dimension supplémentaire à la symbolique liturgique. L'atemporalité et la fougue des tableaux de Brueghel l'Ancien et Jérôme Bosch paraissent alors d'autant plus proches du surréalisme cher à Salvador Dalí. D’autre part, la mise en espace est inspirée des suggestions trouvées dans le manuscrit de Matthias Weckmann. La baguette d'un chef n'étant pas requise, ce répertoire musical laisse la place à une liberté d'interprétation et à une souplesse d'appropriation des œuvres. Enfin, pour éviter l'emploi de surtitres et focaliser l'attention visuelle sur la déambulation 3D, des textes explicatifs s'intercaleront entre chaque pièce musicale. Simplifiant la prosodie liturgique, ces projections permettront d'expliquer au public les choix des peintures et de la musique correspondante, et lui donneront des clés de compréhension de l'histoire de chaque Cantate de la Peste.

Œuvres de K. Förster, H. Schütz, F. Tunder, J. H. Schmelzer, M. Weckmann.

19h30 | Réfectoire d'été | entrée libre
Avant-propos
Par Cécile Modanese
Sale peste

K. Forster
Congregantes Philistei
La Guerre de trente ans a ravagé l'Europe Centrale jusqu'en 1648 et répandu la Peste dans son sillage. Congregantes Philistei, composé par Kaspar Förster, allégorie de cet affrontement européen, met en scène Le Combat de David contre Goliath, ici illustré par l'Enfer de Jérôme Bosch, extrait du Jardin des Délices peint à la fin du XVe siècle.
 

F. Tunder
Ach Herr, lass deine liebe Engelein
Ach Herr, lass deine liebe Engelein
se base sur un texte destiné aux funérailles luthériennes au XVIIe siècle, qui a pu être utilisé pour l'enterrement de Thomas Selle et Heinrich Scheidemann. La figure féminine omniprésente et mystique de la Tête raphaëlesque éclatée de Salvador Dali rappelle la douceur de l'acceptation de la mort qui émane de ce concert sacré de Franz Tunder.
 

Heinrich Schütz
Der Herr ist mein Hirt
Des verts pâturages où coulent des eaux paisibles forment le paysage bucolique de ce psaume de Heinrich Schütz, maître emblématique de l'influence italienne dans la musique germanique baroque. Le Paradis, extrait du Jardin des Délices de Jérôme Bosch, est le décor fantastique de Der Herr ist mein Hirt.
 

Antonio Bertali
Sonate à 6
Entremêler, construire, associer, fusionner, s'appesantir, dé-construire, alléger, mettre en valeur, dissocier... Antonio Bertali utilise tous les procédés de sa palette musicale dans cette sonate de 1662, tout comme Salvador Dali dans la surréaliste Dématérialisation autour du nez de Néron en 1952.
 

M. Weckmann 
Cantates de la Peste
I. 
Wie liegt die Stadt so wüste ?
Matthias Weckmann exprime sa douleur face à la perte de ses amis Heinrich Scheidemann et Thomas Selle, morts de la Peste. La Tentation de Saint Antoine de Salvador Dali, représentant cet ermite seul face à ces démons, trouve un écho dans le sentiment de solitude et l'affliction exprimées dans cette cantate. Pour accentuer physiquement cet isolement, le compositeur a précisé sur le manuscrit que la soprano doit être loin des autres musiciens... 
II. Zion spricht
Sion, montagne mythique, personnifie la reconstruction après le deuil. Trois voix masculines incarnent cette allégorie de la sagesse, illustrée ici par La Terre avant le déluge, extrait du Jardin des Délices de Jérôme Bosch. Matthias Weckmann a spécifié sur le manuscrit que toute la pièce doit être interprétée affectueusement pour souligner cette atmosphère calme et sereine.
III. Weine nicht
Les volumes écrasants du Corpus Hypercubus de Salvador Dali sont à l'image de l'effectif imposant de ce dernier volet du triptyque des Cantates de la Peste. Voix et instruments s'allient pour exprimer la volonté et le caractère affirmé de Matthias Weckmann, délivrant alors un message lumineux et optimiste.

Contexte et présentation des Cantates de la Peste
En 1648, à la fin de la Guerre de Trente Ans, le Saint Empire Romain Germanique et plus largement l'Europe Centrale est ravagée, autant économiquement que démographiquement. Hambourg, comme d'autres villes libres ou hanséatiques, a pu acheter sa paix à prix d'or – littéralement - et reste donc relativement épargnée par le conflit. Une épidémie de peste va par la suite sévir sur le Vieux Continent, alourdissant encore les pertes humaines. Opposant le Saint Empire et la Papauté aux États protestants du Saint Empire, la Guerre de Trente Ans est une conséquence du conflit idéologique et religieux né des thèses de Luther en 1517. Les princes protestants utilisent alors la musique comme vecteur de cette nouvelle foi réformée. S'ensuit une période de foisonnement culturel grâce à de nombreux compositeurs acquis à la cause luthérienne, portée au XVIIe siècle par Heinrich Schütz, Kaspar Förster, Michael Praetorius.... La vie musicale était alors assurée par les institutions religieuses et par les cours des puissants. Le nombre de musiciens au sein des chapelles reflétait donc l'intérêt des princes pour la musique, comme l'illustrent les moyens colossaux mis en œuvre pour les grandes célébrations de l'époque... C'est dans ce contexte politique et religieux que Matthias Weckmann créé en 1660 le Collegium Musicum de Hambourg. Regroupant les meilleurs musiciens de la ville, il avait pour vocation de jouer les "plus belles pièces de Venise, Rome, Vienne, Munich et Dresden". Malheureusement, peu d'archives sont arrivés jusqu'à nous. Qui étaient ces musiciens ? Que jouaient-ils ? Pour quelles occasions ? Quelles idées voulaient-ils défendre à travers cette musique ? Ayant lui-même composé un motet pour ses propres funérailles (malheureusement perdu), Matthias Weckmann a personnellement et profondément été concerné par l'épidémie de peste successive à la Guerre de Trente Ans. Cette maladie, particulièrement crainte et ancrée dans la foi comme un châtiment de Dieu, ajoute au deuil de Thomas Selle et Heinrich Scheidemann une dimension tragique et punitive. Mettant en scène l'art de mourir protestant à travers des textes forts, les Cantates de la Peste recrée un possible chemin de deuil et d'acceptation du destin imposé aux Hommes. Abandonnant le désespoir et la solitude de Wie liegt die Stadt so wüste ?, le compositeur expose dans Zion spricht l'aide indéfectible de Dieu pour les Hommes qu'il a marqué de son Sceau. Finalement, le pécheur est consolé par Dieu, vainqueur du Lion et sacrificateur de l'Agneau. L'âme des vivants est alors sauvée par la musique de Matthias Weckmann. Le concert des Cantates de la Peste recrée un dernier un office funéraire à la mémoire de Thomas Selle et Heinrich Scheidemann. Recréant grâce à ce répertoire spécifique une fenêtre sur la vie musicale de Hambourg en 1663, l'Ensemble Agamemnon donne à un public contemporain toute l'ampleur et la force d'une musique oubliée le temps d'une soirée privilégiée.