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La fin de nos nuits à la belle étoile ?

Les concerts au clair de lune, comme celui du pianiste Paul Lay dans le parc de la Neuenbourg à Guebwiller, risquent dans un avenir proche d'être un peu moins romantiques. Car on ne saura bientôt plus exactement ce que l'on voit dans le ciel, tant sont nombreux les objets qui, gravitant autour de la terre, interfèrent sur l'observation des étoiles. L'espace est même déjà devenu une tentation pour certains publicitaires à l'appétit démesuré...

La Grande ourse risque réellement d'en perdre le nord. Alors que se multiplient les projets de lancements de satellites commerciaux dans l'espace, dont ceux de la société américaine Space X d'Elon Musk (à la tête de la firme automobile Tesla), certains astronomes professionnels tirent la sonnette d'alarme face à cette profusion. Il faudra non seulement compter sur les 1600 satellites du projet Star Link que Space X prévoit d'envoyer dans l'espace avant 2021 pour assurer une couverture internet mondiale, mais aussi sur ceux d'Amazon, de One Web, de Samsung, de Boeing.... Or cette abondance d'objets dans le ciel a de sérieuses conséquences. A commencer sur l'observation et la recherche astronomiques et sur l'astrophotographie. Visible à l’œil nu, le défilé de ces lumières artificielles forme des guirlandes lumineuses dans le ciel. « Le train Starlink – c'est le nom de cette guirlande- est beau à voir à l’œil nu, mais pour un astronome amateur, c'est navrant », se désole Denis Terrier, membre d'Astroaspach, club d'astronomes amateurs dans le sud du Haut-Rhin. Sur des photos de pose longue (six minutes) prises par l'observatoire installé sur le Cerro Tololo au Chili, on voit en effet très nettement le ciel étoilé largement strié de lignes lumineuses.

Visibles quelques jours
« Il faut relativiser, car ces traînées ne sont visibles que quelques jours après le lancement des satellites, le temps qu'ils atteignent leur orbite nominale (celle de leur fonctionnement, ndlr). Ensuite, on ne les verra plus. Space X a décidé de peindre ses satellites en noir pour moins réverbérer la lumière du soleil, nuance Yves Marchal, photographe du ciel, comme il aime à se définir, et président de la Société astronomique du Haut-Rhin. Toutefois, les tests n'ont pas été encore réalisés » Selon des études de l'ESO (European Space Agency), cite cet astronome amateur, la proportion d'images impactées par les satellites serait de 0,01%. Certes, admet Denis Terrier. Mais selon lui, aux satellites géostationnaires lancés à 36000 km d'altitude, donc trop loin pour être visibles, s'ajoutent des satellites militaires et de recherche scientifique. « Et toujours plus de satellites commerciaux à basse altitude. » Le projet Star Link de Space X en compte en effet à lui seul 42000... Plus gênant que ceux-ci, selon Yves Marchal, est le trafic aérien. « Quand on fait de l'observation visuelle, c'est acceptable, mais quand on fait des photos, on a des traînées rouges et vertes sur les clichés. Et la nuée blanche que laissent les avions atténue la transparence du ciel. Pendant le confinement, on était revenu à une situation bien plus agréable ! »

Débris et satellites fous
Outre l'impact visuel d'une telle débauche de satellites dans l'espace, se pose la question des débris qu'ils peuvent générer quand ils sont arrivés en fin de vie : s'ils restent dans l'espace, il y a risque de collision. « Un débris de la taille d'un boulon filant à 30 000 km/h peut casser des panneaux solaires ou endommager, voire dépressuriser, un module de station, comme ceux de la Station internationale spatiale (ISS) par exemple », illustre Yves Marchal. Heureusement, le risque est faible pour l'instant, ajoute-t-il, car les débris sont surveillés depuis la terre par radar. De plus, depuis quelques années, s'applique une règle internationale de désorbitation des satellites, de manière à ce que ceux-ci ne tournent pas indéfiniment autour de la Terre, mais qu'ils se désagrègent dans l'atmosphère. Grâce à sa vitesse, le satellite se consume alors entièrement. Mais quid des satellites fous ? Trois satellites Star Link ont en effet échoué en orbite et sont devenus incontrôlables, ce qui peut entraîner de sérieux accidents. « A 25 000 km /h, une collision provoque des milliers de débris qui continuent à circuler autour de notre planète. Ils finiront un jour par retomber sur terre en se désagrégeant dans l'atmosphère, mais cela peut prendre des siècles », poursuit Yves Marchal.

Bientôt de la publicité orbitale ?
Au rayon des nombreux satellites qui vont encore consteller le ciel, sont attendus avec effroi ceux de la start-up russe Star Rocket. Il semble toutefois que le monde ait échappé cette fois-ci – mais pour combien de temps?- à la publicité orbitale : la start-up avait annoncé en 2019 avoir signé un contrat avec la marque Pepsi© en 2021 mais la firme s'est ensuite rétractée face à la controverse suscitée. Il s'agissait pour la société russe d'envoyer dans l'espace des myriades de 200 à 300 nanosatellites formant autant de pixels qui constitueraient un écran géant de 50 km² dans l'espace pendant la nuit. « Le projet est utile aux agences de presse et aux gouvernements qui pourraient communiquer des informations et des messages d'urgence», indique très sérieusement la start-up russe. « L'espace n'appartient à personne » Ce projet laisse sceptique Yves Marchal : « Cela ne me paraît pas réaliste, car il existe un traité international de l'espace, signé en 1967. Il y est dit que l'espace n'appartient à personne mais ne peut faire l'objet d'une appropriation nationale. Pour lancer ses satellites, Space X a obtenu les autorisations nécessaires de la Commission fédérale des communications des États-Unis (FCC). Mais que des sociétés privées comme Star Rocket s'approprient l'espace serait gênant. Il faudrait alors réformer ce traité.» Plus pessimiste, Denis Terrier craint que le projet de publicité orbitale ne reste pas un scénario de science-fiction et regrette l'absence d'une réglementation internationale ainsi que de toute discussion éthique sur ce sujet. De fait, le président des États-Unis a signé en avril 2020 un décret stipulant que les citoyens américains peuvent récupérer, posséder et exploiter les ressources spatiales.

Un patrimoine mondial
C'est donc un fait, l'espace est déjà largement exploité. «C'est comme toute innovation humaine, conclut Yves Marchal. Elle est positive si elle est bénéfique à l'humanité. Les satellites de communication, de météo et de GPS sont devenus indispensables à notre vie quotidienne; ceux d'observation assurent une connaissance fondamentale sur le fonctionnement de la Terre. » Le revers de la médaille est le risque de surexploitation de l'espace par les états. Reste cette question juridique et sociétale: l'espace est-il un patrimoine mondial à protéger au même titre que d'autres patrimoines naturels ? Il ne s'agirait pas de mettre en danger la Grande ourse...
Anne Vouaux

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